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Art Mania

Décembre 1995

Pierre-Laurent Brenot la pin-up à la française

 

Les illustrations de Pierre-Laurent Brenot incarnent la pin-up version française de l'après-guerre. Jusqu'aux années 60, la presse, la publicité, le cinéma et le monde du spectacle feront appel à ce maître de l'érotisme.
C'est avec une grande émotion que nous avons rencontré Pierre-Laurent Brenot de passage à Paris à l'occasion du vernissage de son exposition à la Galerie Pierre Boogaerts.
Né en 1913 à Paris, Pierre Laurent Brenot, à peine âgé de douze ans, dessine aux cours du soir puis entre à l'École Estienne. Il est engagé comme styliste au rayon femme chez un grand tailleur des boulevards, Fashionable. Il partagera pendant neuf ans son temps entre le stylisme et la vie agitée de nuits parisienne. Dès 1945, son étonnante facilité à dessiner lui permet d'assurer une quantité incroyable de commandes : il réalise sans problème une affiche dans la journée. Le magazine « Plaire », « L'illustration », puis « Cinémonde » et « Stars et vedettes », commandent à Brenot de nombreux dessins.

Son style

Ses pin-up sont à l'image des jeunes femmes sur lesquelles on se retourne dans la rue, d'affriolantes Parisiennes qui n'ont rien à voir avec les élégantes créatures inaccessibles des journaux de mode.
« France-Dimanche » lui commande un feuilleton illustré sur le thème de Caroline Chérie, qui sera publié en dernière page. Les commandes se multiplient, Brenot décline ses « girls » dans toutes les tenues, avec ou sans coutures, dans toutes les positions, brunes ou blondes, elles naissent sous son pinceau fertile. Brenot est un illustrateur populaire, la fluidité de son trait s'adapte merveilleusement au mouvement, son style reflète la gaité et la joie de vivre.
Lassé par quinze ans de travail acharné, il se retire dans son château et entame une carrière de peintre rompant avec ses activités noctambules parisiennes.
Aujourd'hui, Pierre-Laurent Brenot vit à l'écart du tumulte de la capitale, mais il pose encore un œil attentif sur la gent féminine.
Son langage, vous le constatez, est resté vert et vous serez sans doute surpris par la jeunesse d'esprit de ce grand monsieur de l'illustration.

Entretien

Artmania – Quand avez-vous commencé à dessiner ?
Pierre-Laurent Brenot Lorsque j'avais douze ou treize ans, on m'a donné un livre sur le portrait ; je me suis aperçu après quelques pages que je n'avais plus rien à y apprendre. Je le dis sans la moindre prétention. Je possédais d'emblée le sens de la perspective, de l'anatomie. Je possédais une sorte de don et tout me semblait facile. Dès l'âge de trois ou quatre ans, je passais le plus clair de mon temps à dessiner. Lorsqu'on me demandait ce que je voulais faire je répondais : « Je veux peinturer ! », pour moi, cela voulait dire être peintre.

 

Artmania – Pouvez-vous nous raconter vos débuts ?
Pierre-Laurent Brenot – À la maison, nous n'avions pas beaucoup de moyens financiers. Malgré cela, je m'efforçais toujours d'être bien habillé. Pour cela, je me rendais à l'ancêtre du marché aux puces, au village Suisse, avenue de Suffren. J'embêtais le vendeur pour avoir un veston à trois boutons, comble de la coquetterie à l'époque. Après trois années à l'école Estienne, quelques cours à l'École du Louvre, j'ai réussi à décrocher péniblement divers petits boulots, essentiellement publicitaires. La photographie n'était pas employée couramment et la plupart des réclames faisaient appel au dessin. Nous n'étions pas très bien payés, et je me suis aperçu que quelqu'un qui dessinait ne serait ce qu'une tête, était payé le double par rapport à quelqu'un comme moi qui était essentiellement spécialisé dans les raccords, quelques décors. J'ai alors suivi des cours du soir de dessin gratuits de la Ville de Paris, avec un excellent professeur qui s'appelait Hertenberger. J'y réalisais ce qu'on appelait « la bosse », des plâtres moulés sur des antiques, puis nous travaillions d'après des modèles vivants. Je me suis aperçu qu'il existait des différences fondamentales entre dessiner un nu, et illustrer une personne habillée. Comme je n'avais pas appris l'anatomie, je devais deviner où se trouvaient les différents muscles, les articulations.

Artmania – Quand avez-vous découvert Vârgas, ce maître de la pin-up américaine ?
Pierre-Laurent Brenot : Comme tout le monde, durant la Seconde Guerre mondiale, par l'intermédiaire des GIs Vargas est l'un des créateurs de la femme qui fait « bander ». On camouflait ça en parlant de femmes sexys, érotiques ; rien du tout ! Il s'agissait de la « bandaison-assistance ». Après la guerre, je me suis orienté moi aussi vers le dessin de charme. J'étais alors l'un des rares à savoir dessiner des femmes sexys. Des journaux comme Paris-Flirt, puis Paris-Hollywood, se sont aperçus que lorsqu'ils publiaient l'une de mes bonnes femmes, leur tirage doublait et les commandes ont commencé à affluer.

 

Artmania – De quand date votre première pin-up ?
Pierre-Laurent Brenot – Ma première pin-up a été réalisée sous l'égide de Mauclair, un ancien médecin qui avait monté tout d'abord ciné-Monde, où il avait glissé une de mes filles. Il s'est ensuite spécialisé dans la presse de charme avec Paris-Hollywood. Cela correspondait à une véritable demande.

 

Artmania – Vos dessins ne dégagent aucune vulgarité, ils sont pleins de vie. Vos créatures ne sont ni trop sophistiquées, ni aseptisées. Ce sont des femmes que l'on pourrait tout à fait croiser dans la rue.
Pierre-Laurent Brenot – Même si certaines d'entre elles ne sont pas sans présenter un côté racoleur, je me suis toujours efforcé de mettre en scène des femmes « vivantes ». Il est amusant de constater que mes illustrations plaisent autant aux femmes qu'aux hommes.

Artmania – Vous inspirez-vous de modèles existants ?
Pierre-Laurent Brenot – Non, à l'exception des toutes premières, elles sortent toutes de mon imagination ; mes femmes aiment pactiser avec le diable !

Artmania – Vous avez également travaillé pour France-Dimanche, avec une adaptation de Caroline chérie, sous la forme d'une « bande verticale ».
Pierre-Laurent Brenot – Automatiquement et encore aujourd'hui, lorsque je pense à Caroline chérie, je me représente tout ce qui fait le charme de la femme que l'on a envie d'embrasser. Cette série représentait un boulot terrible. Je devais faire cinq dessins par page et par semaine.
Par la suite, j'ai même dessiné le fils de Caroline chérie. Ce travail m'avait été confié par Pierre Lazareff. Au départ, je voulais mettre en image l’histoire du cinéma, mais à la suite d'une discussion avec « Pierrot », ce dernier m'a suggéré d'illustrer un nouveau roman qui venait de paraître, ce fut Caroline chérie de Cecil Saint-Laurent. En publiant ainsi chaque semaine, je me suis aperçu que le lecteur accrochait à la série, aux personnages.

 

La plume ou le pinceau ?

Artmania  Pour cette série, travaillez-vous à la plume ou au pinceau ?
Pierre-Laurent Brenot – Au pinceau, je n'ai jamais véritablement aimé la plume. Et comme pour illustrer mes pin-up j'utilisais la gouache ou l'huile sur carton. Aujourd'hui, il m'arrive de peindre sur toile un support que je n'ai finalement que très peu employé.

Artmania Vous avez également travaillé pour le cinéma et avez illustré de nombreuses affiches. Assistiez-vous aux tournages ?
Pierre-Laurent Brenot – Non, on me donnait deux ou trois photos extraites du film, à charge pour moi d'en restituer l'atmosphère. Généralement, je m'arrangeais pour glisser deux ou trois « pépées » dans le dessin, que l'on ne retrouvait pas toujours dans le film.

Artmania  On retrouve à travers vos pin-up une certaine nostalgie des années cinquante. Un peu comme Léo Malet en littérature, ou Robert Doisneau en photographie.
Pierre-Laurent Brenot – D'ailleurs, Léo Malet a eu la gentillesse d'écrire un article sur moi dans Libération à l'occasion de la sortie de l'ouvrage Brenot par Brenot chez Hœbeke. Une des photos de Robert Doisneau représente un homme allongé, en train de regarder mes dessins. Mon modèle de femme est très indépendante, elle ne sait pas qu'elle est sexy, elle ne se rend pas compte qu'elle est érotique. Je m'efforce de leur faire des têtes d'ingénues, à la fois salopes et angéliques ! Pour moi, l'érotisme est l'aristocratie de l'amour.

Erika Davont et Patrick Gaumer

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